samedi 14 mai 2011

Concours Anouilh (6) - Le rat


Le rat

Un rat sortait de l'Opéra :
Plastron blanc et cravate noire…
C'était un rat dont tout Paris savait l'histoire.
On disait que, pendant l'occupation des chats,
Il avait stocké du gruyère.
Il était décoré pourtant, de mine fière,
Mais de cette fierté incertaine des rats.
Il est rare que ces gens-là
Aient la conscience tranquille…
Portant beau, poil lustré et ras
Ongles faits par les manucures ;
Costumes du meilleur tailleur ;
Dès qu'il sort de l'égout et se fait place en ville
Un rat a voiture
Et chauffeur,
Chevalière d'or, jolies filles.
Cette race toujours inquiète
A besoin pour se rassurer
De s'entourer de beaux objets
L'illusionnant sur sa puissance :
C'est un défaut qui tient au manque de naissance.
Le chauffeur de mon rat, un gros chien du pays,
Décoré d'ailleurs, lui aussi,
Pour avoir combattu les chats héréditaires
Lors de la précédente guerre,
Acceptait ses hauteurs sans lui montrer les dents
Tant le prestige de l'argent
Est, hélas ! puissant chez les bêtes…
« C'est un rat, disait-il, mais c'est un rat honnête.
Il en est. Et la preuve est qu'il est décoré. »
Ah ! mon Dieu que les chiens sont bêtes !...
Pauvres niais abusés, lisant journaux de rats,
Qui ne sauront jamais que ce que rat dira.

Ce soir-là, saluant son maître à la portière,
Le chien ravi lui fit le salut militaire.
Il exultait. La vie lui paraissait plus belle.
Il dit : « Monsieur sait la nouvelle,
Que, pendant que Monsieur écoutait l'opéra,
A donnée la radio ? » – « Qu'importe, dit le rat
Lassé, montant dans son automobile ;
Laissons la radio à un peuple imbécile –
J'ai mes informateurs. » – « Quoi, Monsieur ne sait pas ?
Je crois, Monsieur, qu'il faut, tous deux, qu'on s'y remette
Si on veut faire place nette.
La radio nous annonce une invasion de chats.
Il va falloir tuer tout cha ! »
(Il prononçait à l'auvergnate
Étant chien de Clermont-Ferrand.)
Le rat, entendant
Ces mots, bondit soudain des quatre pattes.
Laissant l'engin de luxe aux portes nickelées,
Dépouillant son plastron, sa pelisse fourrée,
Jetant sa canne et son chapeau
Rat nu, en poil de rat,
Comme au jour de naissance,
Le rat ne fit qu'un bond jusqu'à l'égout voisin
D'où il cria au sot :
« Apprenez, sotte engeance,
Que la race des rats a bien d'autres desseins !
Un rat gras à New York vaut un rat gras à Vienne
Ou à Paris.
Courage, mon ami !
Défendez le pays :
Et lorsque nous aurons enfin
Vaincu la race des félins,
Informez-moi, que je revienne. »

Concours Anouilh (5) - La cigale


La cigale

La cigale ayant chanté
Tout l’été,
Dans maints casinos, maintes boîtes
Se trouva fort bien pourvue
Quand la bise fut venue.
Elle en avait à gauche, elle en avait à droite,
Dans plusieurs établissements.
Restait à assurer un fécond placement.

Elle alla trouver un renard,
Spécialisé dans les prêts hypothécaires
Qui, la voyant entrer l’œil noyé sous le fard,
Tout enfantine et minaudière,
Crut qu’il tenait la bonne affaire.
« Madame, lui dit-il, j’ai le plus grand respect
Pour votre art et pour les artistes.
L’argent, hélas ! n’est qu’un aspect
Bien trivial, je dirais bien triste,
Si nous n’en avions tous besoin,
De la condition humaine.
L’argent réclame des soins.
Il ne doit pourtant pas, devenir une gêne.
À d’autres qui n’ont pas vos dons de poésie
Vous qui planez, laissez, laissez le rôle ingrat
De gérer vos économies,
À trop de bas calculs votre art s’étiolera.
Vous perdriez votre génie.
Signez donc ce petit blanc-seing
Et ne vous occupez de rien. »
Souriant avec bonhomie,
« Croyez, Madame, ajouta-t-il, je voudrais, moi,
Pouvoir, tout comme vous, ne sacrifier qu’aux muses ! »

Il tendait son papier. « Je crois que l’on s’amuse »,
Lui dit la cigale, l’œil froid.
Le renard, tout sucre et tout miel,
Vit un regard d’acier briller sous le rimmel.
« Si j’ai frappé à votre porte,
Sachant le taux exorbitant que vous prenez,
C’est que j’entends que la chose rapporte.
Je sais votre taux d’intérêt.
C’est le mien. Vous l’augmenterez
Légèrement, pour trouver votre bénéfice.
J’entends que mon tas d’or grossisse.
J’ai un serpent pour avocat.
Il passera demain discuter du contrat. »
L’œil perdu, ayant vérifié son fard,
Drapée avec élégance
Dans une cape de renard
(Que le renard feignit de ne pas avoir vue),
Elle précisa en sortant :
« Je veux que vous prêtiez aux pauvres seulement... »
(Ce dernier trait rendit au renard l’espérance.)
« Oui, conclut la cigale au sourire charmant,
On dit qu’en cas de non-paiement
D’une ou l’autre des échéances,
C’est eux dont on vend tout le plus facilement. »

Maître Renard qui se croyait cynique
S’inclina. Mais depuis, il apprend la musique.

Concours Anouilh (4) - L'enterrement


L’enterrement

Le chien suivait l’enterrement du maître.
Il pensait aux caresses ;
Et il pensait aux coups.
Les caresses étaient plus fortes…

Dans le cortège, on s’indignait beaucoup.
On excusait la veuve  – elle était comme morte.
On pardonnait à la maîtresse
(Elle était morte aussi).
Mais, qu’en la présence du prêtre,
La bonne ait pu laisser vagabonder ainsi
Ce chien au milieu du cortège !
Ah ! Ces filles vraiment ne se font nul souci.
Quelqu’un, l’ordonnateur, la famille, que sais-je ?
Aurait dû l’obliger à attacher le chien !
Elle-même, voyons ! C’est une propre à rien
Qui n’avait même pas l’excuse du chagrin.
Pourquoi la gardaient-ils ? Un ménage d’artistes…
Des véritables bohémiens.
Ce monde-là vivait d’une étrange manière…
De coup de pied en coup de pied dans le derrière,
Rejeté à la queue du cortège, le chien
Songeait que seule la bonne était triste ;
La bonne qui ne disait rien,
Et à qui ne parlait personne.
Il suivit jusqu’au bout aux cotés de la bonne.
Au cimetière, tous les deux au dernier rang
Ils écoutèrent le discours du président
De la Société des Auteurs Dramatiques.
A la fin, las du pathétique,
Le chien s’avança posément
Et, pour venger un peu la bonne,
Il pissa sur une couronne.


Concours Anouilh (3) - Le carrosse inutile


Le carrosse inutile

Le soir du grand bal, la bonne marraine,
Qui avait longtemps travaillé chez Dior,
Fit de deux chiffons une robe à traîne
D’un goût infini, toute brodée d’or.

Mais, entre sa machine à laver la vaisselle
Et son frigidaire, en son antre blanc,
La pauvre Cendrillon sanglotait de plus belle,
Dans sa belle robe en se lamentant :
« Mes sœurs préférées ont une voiture,
Elles sont parties en quatre-chevaux ;
Les taxis font grève ; avec ma coiffure
Et ma robe d’or, irai-je en métro ? »
« C’est bien, dit la fée, qu’à cela ne tienne ;
On n’a pas toujours fée comme marraine ;
Trouve une citrouille et dix-neuf souris ;
Ta dix-neuf chevaux, marque américaine,
Sera bientôt là. Maintenant, souris ! »
(Ravalant sa peine,
Cendrillon se fit un léger raccord,
Redevint jolie.) Mais ce qui fut fort
Ce fut, étant donné les progrès de l’hygiène,
De trouver dix-neuf souris dans le Seizième.
Il fallut aller jusqu’au quai aux Fleurs.
Pour la citrouille aussi on eut quelques malheurs.
Enfin on en trouva, Dieu merci, en conserve.

Une fée marraine, il faut que ça serve
Un soir de bal à l’Opéra !
Pauvre Cendrillon ! Pauvre petit rat,
Qui n’avait pas tout, malgré son toutou,
Sa télévision, sa belle cuisine,
Et son barbecue (on prononce quiou),
Ce qu’on dit qu’il faut dans les magazines
Aux petites dames pour être elles-mêmes…
(Soyez ingénieuse : faîtes tout vous-même !
Fouillez le grenier.
Vous en avez un ? Ce bon vieux panier,
Deux coups de peinture
Le tour est joué :
C’est une commode.)

Bouche et yeux du jour, conforme à la mode,
Cendrillon partit, comblée, en voiture.
(On n’avait pas pu dénicher de rat :
Elle conduisait.) Mais, vers l’Opéra,
Commença bientôt l’affreuse aventure.
C’est très beau d’aller à un bal paré,
D’avoir tout ce qu’on pouvait désirer,

Une robe à traîne
Une fée marraine
Des souliers dorés :
Il faut se garer.

La pauvre Cendrillon jusqu’à minuit sonnant
L’heure prévue, hélas ! pour le prince charmant,
Prise au labyrinthe sournois des rues obscures ;
Tourna et retourna sans quitter sa voiture.
Sens interdit ; les clous ; jours pairs et jours impairs ;
En pleurs, son fard coulant, cernée par les patrouilles,
L’aube pointait, lorsqu’étouffant de gros sanglots,
Elle téléphona de Richelieu-Drouot
A sa marraine : « Rechangez-la-moi en citrouille ! »

Concours Anouilh (2) - La fourmi et la cigale


La fourmi et la cigale

La fourmi, qui frottait toujours,
S’arrêta pour reprendre haleine,
"Qui s’attendrira sur la peine,
Dit-elle, des ménagères ?
Toujours frotter, jour après jour,
Et notre ennemie la poussière,
Aux ordures jeté notre triste butin
Revient le lendemain matin,
On se lève, elle est encor là, goguenarde.
La nuit on n’y a pas pris garde,
Croyez qu’elle en a profité,
La gueuse ! Il faut recommencer,
Prendre le chiffon, essuyer
Et pousser, toujours pousser
Le balai."
"J’ai tout mon temps, dit la poussière,
Cela s’use une ménagère.
Quelques rides d’abord et l’esprit
Qui s’aigrit ;
La main durcit ; le dos se courbe ; tout s’affaisse,
La joue, le téton et la fesse ;
Alors s’envolent les amours...
Boudant et maugréant toujours
La ménagère rancunière
Frotte jusqu’au dernier jour,
Vainc le dernier grain de poussière
Et claque enfin, le ressort arrêté.
Vient le docteur boueux, qui crotte le parquet,
Le curé et l’enfant de chœur et la cohorte
Des voisins chuchotants qui entourent la morte...
Et sur ce corps, vainqueur de tant de vains combats,
Immobile sur son grabat
Pour la première fois une journée entière,
Retombe une dernière couche de poussière :
La bonne."
"Quant à moi, dit la cigale, j’ai une bonne."

Concours Anouilh - La chèvre folle

Illustrations de fables (six au total) réalisées dans le cadre du concours en hommage à Jean Anouilh.


La chèvre folle

La chèvre, un matin, eut envie de vivre –
Comme on dit – dangereusement.
Elle avait trop lu la vie dans les livres...
C’était un matin de bonheur pourtant,
L’herbe tendre au soleil et la chaîne légère.
Mais rien ne vous retient quand cette envie vous prend.


Trompant la petite bergère
Qui tricotait pour son trousseau,
Laissant ses sœurs et son chevreau
Elle partit pour la colline,
Seule, à la recherche du loup.
Monsieur Seguin, on l’imagine,
Ne l’avait pas rouée de coups,
Son étable était propre et la main sans rudesse
Qui venait la traire le soir...
Mais quand cette envie-là vous presse
On a beau entendre et savoir
Que le bonheur est là, bien au chaud dans la paille,
Chèvre ou femme, il faut qu’on s’en aille.
Elle marcha toute la nuit.
Le loup la suivait à la trace,
Tout étonné de cette audace,
Se demandant si l’on se moquait pas de lui.
C’était un loup très vieux qui en avait tant vu,
Qu’il était rare qu’on le prît au dépourvu.
Cette chèvre lâchée, seule, dans la rocaille,
Sur son terrain de chasse où nul ne se risquait,
Ne lui disait rien qui vaille.
Il pensait que, s’il la croquait,
Il tombait dans les batteries
Du vieux Marquis de Perpessac,
Lieutenant de louveterie,
Lequel avait plus d’un tour dans son sac.
Mais son ennemi avait de la tête.
Notre loup pensa : « Pas si bête,
Je vous ai percé, Monsieur le Marquis !
Et cette chèvre en plein maquis
C’est une ruse trop grossière.
Je dois assurer mes arrières.
Bien le bonjour chez vous, mais pas un coup de dent ! »
Il fit un demi-tour prudent
Et il regagna sa tanière.

Ayant erré un jour et une nuit
Entière,
Sans rencontrer son ennemi,
La chèvre, avec au cœur son courage inutile,
Résignée à la vie tranquille,
Sentit qu’il fallait faire un geste, au moins.
Ah ! comme les chèvres sont femmes...
L’ayant trouvé sur son chemin
Qui la cherchait la mort dans l’âme –
Elle encorna Monsieur Seguin.